Les peintures murales de l’église de Castillon

28 Nov 2016 by

La population de Castillon-du-Gard, qui oscille autour de 600 habitants dans les années 1790 à 1800, croît constamment durant la première moitié du XIXème siècle, pour atteindre au recensement de 1856 un sommet de 826 habitants qui ne sera ensuite retrouvé qu’au début des années 1990.

Estimant que la vieille église romane ne suffit plus aux besoins de la population, l’évêque et les curés successifs expriment, à partir de 1840, le souhait que la commune se dote d’un nouveau lieu de culte, mais ils n’obtiennent que tardivement de l’administration civile sa construction.
Celle-ci débute en 1862. La nouvelle église, d’un style ogival lumineux, est consacrée par Mgr Plantier, évêque de Nîmes, le soir du samedi 27 mai 1865.

Le décor intérieur de l’édifice se complète ensuite peu à peu. En particulier, le chœur est orné en deux étapes (1892 et 1897) de cinq fresques évoquant les deux saints patrons de la paroisse, ce qui permet de les qualifier de « votives », et ses quatre sanctuaires.
Toutes sont signées de Jules Gaspard RASTOUX, peintre nîmois actif de 1879 à 1921 au moins.
Elles se lisent chronologiquement depuis chacun des deux bords extérieurs vers le centre.

L’existence historique des deux saints représentés, saint Christophe et saint Caprais, tous deux vénérés comme martyrs des premiers siècles chrétiens, n’est guère attestée que par l’ancienneté de leur culte.
Depuis le cinquième siècle de notre ère pour le premier et le sixième siècle pour l’autre, et ils ne sont autrement connus que par le développement postérieur, au Moyen-Âge, de leur légende.

 

Fresques de l’ouest, peintes à gauche en regardant le chœur :

 

stchristophe1Le premier panneau, sur le mur ouest, le plus à gauche, représente ainsi saint Christophe portant l’Enfant Jésus au milieu d’un cours d’eau en furie – bien moins que peut l’être le proche Gardon cependant.
La fresque représente ainsi l’épisode le plus poétique et le plus chargé de sens de la vie de ce martyr du IIIème siècle, et qui lui a valu son nom chrétien, lequel signifie « porte-Christ » en grec.
Auparavant, ce géant effrayant n’aurait été connu que sous le nom de « Réprouvé ».
Cherchant à servir le maître le plus puissant, il aurait quitté un roi fameux pour suivre le diable après avoir constaté que, malgré son pouvoir, le roi se signait peureusement à la seule mention de Satan.

Mais ayant découvert que le diable fuyait lui-même la croix chrétienne plantée au bord du chemin, comme on le voit sur la fresque, Réprouvé voulut alors se mettre au service du Christ.
Un ermite lui conseilla d’abord pour cela le jeûne fréquent, ou bien la prière assidue.
Réprouvé ne savait pas prier, et ne croyait pas possible de jeûner.
Alors l’ermite lui demanda seulement de vivre au bord d’un fleuve dangereux et d’utiliser sa force et sa solide constitution pour aider les voyageurs à le traverser sans péril.
C’est ce que fit le géant, auquel se présenta un jour, au milieu de tant de passants, un enfant, qu’il crut facile de porter de l’autre côté.
Mais, à mesure qu’il s’avançait dans le courant, il sentait l’enfant de plus en plus lourd sur son dos, tandis que le fleuve grossissait, si bien qu’il crut bientôt supporter tout le poids du monde et ne pas pouvoir éviter la noyade.
Parvenu tout de même sur l’autre rive avec l’enfant, il reçut de ce dernier la révélation qu’il venait de porter le Christ, par qui Dieu créa le monde et qui lui-même en porte le poids – d’où le globe terrestre représenté ici dans les mains de l’enfant, et qu’en secourant les voyageurs, il assurait dignement le service de son nouveau roi, le Christ. Avant de disparaître mystérieusement, l’enfant lui annonça que son bâton fleurirait et porterait du fruit s’il le plantait en terre devant sa cabane au bord du fleuve.
Sur la fresque, le bâton de Christophe se couvre déjà de feuillage au milieu même de la traversée.

 

stchristophe2La peinture qui suit donne à voir le martyre de saint Christophe, qu’il aurait enduré à Samos, bourgade de Lycie (Ouest de l’actuelle Turquie), sous l’empereur Dèce (249-251).
On voit au fond, sur un trône, entouré de sa cour, un personnage en vêtements orientaux, qui correspond plus au roi de Samos de la légende qu’aux fonctionnaires romains de l’histoire, assistant à l’exécution de Christophe, condamné à mort en raison des nombreuses conversions au christianisme qu’il aurait suscitées après la sienne, notamment grâce à son bâton miraculeux, et de son refus de rendre un culte aux dieux du pays.
Mais aucune des flèches tirées contre lui ne l’atteint.
L’une se retourne même contre le roi, qu’elle blessera à un œil.
Aux pieds des archers gisent cependant un fouet de cordes et une branche épineuse qui ont déjà servi à torturer Christophe, ainsi que la hache qui sera finalement utilisée pour lui trancher la tête.
Dans la Légende dorée, Jacques de Voragine, au XIIIème siècle, précise que le roi guérit de sa blessure et recouvra la vue en se frottant l’œil d’un peu de boue trempée du sang de Christophe, ainsi que celui-ci le lui avait ordonné avant de mourir.
Le roi se fit alors lui-même chrétien.

Ces épisodes ont fait de saint Christophe le protecteur invoqué par les voyageurs, les automobilistes, les mariniers ou les équipages de ferry et dans toutes les circonstances liées aux voyages et aux transports, y compris en cas d’orage, contre la foudre, ou d’inondation.
Ils expliquent le choix de son patronage, en France, par l’arme du train, « pour pouvoir, de manière sereine, sous sa protection, accomplir pleinement les missions logistiques les plus éprouvantes », selon le diocèse aux armées.
Il est aussi le patron des archers, et compte parmi les quatorze saints auxiliateurs autrefois célébrés collectivement dans certains endroits mais qui étaient invoqués chacun pour un secours particulier.
Saint Christophe l’était comme protecteur contre la peste et toutes les maladies qui y ressemblent.
Sa fête se célèbre en principe dans l’Eglise, en Occident, le 25 juillet, bien qu’un usage français mentionne son nom dans le calendrier à la date du 21 août.

La légende de saint Christophe nous enseigne notamment que si tous ne sont pas faits pour l’ascèse ou la prière constante, chacun, quel que soit son passé et d’où qu’il vienne, peut servir son prochain et se faire ainsi « porte-Christ », à la mesure de ses aptitudes et dans les circonstances concrètes où il est placé, même aux « périphéries » (selon le mot du pape François) de la vie et de la société.

 

Fresques de l’est :

 

Deux traditions hagiographiques et iconographiques distinctes divergent sur l’âge de saint Caprais, jeune homme ou bien vieillard au moment de son martyre à Agen, vers 303, sous l’empereur Maximien, et sur les motifs pour lesquels il s’était d’abord enfui se cacher à proximité dans une caverne du Mont-Saint-Vincent – par peur de la persécution relancée par le préfet Dacien, ou bien pour continuer à assurer en secret la célébration des mystères chrétiens.
Le cycle de fresques de Castillon suit manifestement la seconde tradition, plus tardive.
Les deux convergent sur le fait que Caprais fut témoin du martyre de sainte Foy, et revint lui-même à Agen le subir, inspiré par son exemple.

stcaprais1Sur le panneau le plus à droite du chœur, Caprais est un beau vieillard levant les yeux et les bras vers le ciel.
Celui-ci, en réponse à sa prière, lui accorde deux miracles simultanés : une colombe déverse une pluie sur le brasier préparé pour y brûler Foy ; une source jaillit dans la grotte qui abrite Caprais. Foy sera cependant aussitôt décapitée, à l’âge de treize ans.

 

stcaprais2Le tableau suivant, vers le centre, représente la décapitation de Caprais lui-même.
Tandis que le bourreau prend son élan, un angelot porte déjà à Caprais, agenouillé dans une prière sereine, la palme des martyrs.
Le peintre a représenté en arrière-plan deux hommes mûrs présentant une certaine ressemblance entre eux.
Ils adoptent une allure déterminée, alors que l’un des deux a les mains enchaînées.
Il ne semble pouvoir s’agir que de Prime et Félicien, frères martyrisés à Rome en 297, dans leur vieillesse, mais dont le culte et la légende ont été à Agen associés à ceux de sainte Foy et saint Caprais.
Leur importante différence d’âge apparente avec Caprais suggère toutefois que le peintre n’a retenu ni la tradition agenaise qui en fait des frères de ce dernier, ni la tradition romaine relative à leur grand âge.

Saint Caprais d’Agen est fêté le 20 octobre, quatorze jours après sainte Foy.
Il ne doit pas être confondu avec saint Caprais, deuxième abbé de Lérins, mort en 430 ou 433, fêté le 1er juin.

L’un des sens de la légende de saint Caprais tient à l’exemple de courage que les jeunes peuvent donner.
Elle peut aussi nous dire que même au milieu des tribulations et sous la menace de la mort la confiance en Dieu fait jaillir des sources de vie inattendues.

 

Fresque centrale, au midi :

 

Cinq ans après la réalisation des panneaux consacrés à saint Christophe et saint Caprais, Jules Gaspard RASTOUX signe en 1897 la fresque centrale, qui forme comme un couronnement de l’ensemble.
Une inscription latine, en bas à droite, indique que cette œuvre fut offerte par l’abbé Louis Ferdinand Broche (1848-1923), natif de Castillon-du-Gard et dont la famille y est toujours présente, pour le jubilé du vingt-cinquième anniversaire de son ordination sacerdotale (25 mai 1872 –1897).

 

coeurLe bas de la fresque représente le village, perché sur son rocher, vu de l’ouest, avec son ancienne église paroissiale à gauche et la nouvelle, dans toute sa longueur, à droite.
Dans la plaine, le peintre décale la chapelle rurale Saint-Caprès ou Saint-Caprais vers le sud et la droite du panneau, de manière à pouvoir disposer à gauche, telles qu’elles seraient vues depuis le sud, les ruines de la chapelle Saint-Christol ou Saint-Christophe, qui seraient invisibles derrière la colline du village dans une vue naturelle depuis l’ouest.
La chapelle Saint-Caprais est mentionnée par une charte de l’an 896, bien que l’essentiel du bel édifice conservé jusqu’à nos jours soit un peu plus tardif.
Ainsi la fresque illustre-t-elle la continuité, sur plus de mille ans, de la vie religieuse à Castillon-du-Gard.

Dans les nuées qui symbolisent le séjour des âmes des bienheureux auprès de Dieu, après leur mort, on reconnaît saint Christophe à gauche, tenant la palme gagnée par son martyre.
Le personnage de droite doit être saint Caprais, quelque peu rajeuni par rapport aux représentations précédentes.
La palme des martyrs est déposée à ses pieds avec une épée qui rappelle sa décapitation, ainsi que la mitre des évêques.
Il tient aussi la crosse épiscopale et porte même le pallium, posé sur ses épaules à la manière antique.
En effet, saint Caprais est considéré par sa légende médiévale comme le premier évêque d’Agen.
Les deux saints sont figurés dans un geste d’intercession pour le village, mains tendues vers celui-ci, auprès de la Sainte Trinité, qui préside à l’ensemble de la scène et vers laquelle ils tournent leurs regards.
La représentation de la Trinité est des plus classiques : Dieu le Père trône sous l’apparence d’un homme à la barbe blanche, tenant un sceptre et contemplant l’univers qu’il soutient de l’autre main sous la forme d’un globe.
Jésus-Christ siège à sa droite, tenant la croix de son supplice de la main gauche et formant de la main droite le même geste de bénédiction que l’enfant de la première fresque ; la colombe du Saint-Esprit plane entre leurs têtes.

Tous les saints et divins personnages de cet ensemble sont identifiés par une auréole autour de la tête, sauf dans la première fresque : l’enfant ne s’y est pas encore révélé comme le Christ, et Christophe, qui le sert déjà, ne le connaît pas encore.

Nicolas Polge-Bourbal

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